Les faibles moteurs de l’exil chuchotent une mélodie de Rostropovitch, un piètre chant d’espoir avant que la mer n’engloutisse ces regards. Quelque part au loin des rives, assez loin pour que ces desseins n’en viennent à tarauder trop amèrement les puissants dans leur sommeil, ces paupières se ferment sur des rêves fracassés auxquels, jusqu’à la dernière seconde, ils s’étaient accrochés comme leurs mains à leur rame, comme leur regard à l’horizon, comme leur âme à leur vie qu’ils savaient viscéralement valoir mieux que cela. C’est du quotidien de cette nécessité avilissante qu’ils s’enfuyaient, aspirant à une reddition de leur intégrité volée, à leur condition d’Homme dont il ne leur reste que la pierre sous les ongles. C’est un lourd Candomblé que j’entends retentir dans les sourdes pulsations de leurs embarcations.
C’est un oud mal accordé que j’ouïs résonner dans le tumulte de ces vagues, dans les affres de ces eaux où s’enfouissent les désirs, dans les crevasses de cette justice, dans les brèches de son humanité. Car alors que certains rament et se noient en direction d’horizons incertains, d’autres n’ont plus même d’horizon vers lequel se lancer. Palestine, ce qui fut jadis ta terre est devenu ton cachot, Gaza ton donjon avec vue sur cette mer prisonnière, cette mer qui ne mène plus à rien qu’à un traître d’ami qui jamais n’hébergera tes enfants.
Mon petit amour, je t’ai vu suite à la nouvelle du séisme en Haïti ramasser quelques broutilles parmi ton bric-à-brac explosé et tes petites poupées amputées, et les disposer soigneusement dans un carton en vue de les envoyer là-bas, aux enfants « qui en ont besoin »… Tu ne manquas pas de me faire pleurer par ton geste. Mais réellement, c’est de hurler que j’ai envie. Mais garde-les, tes petits jouets, mon amour ! Tu vis déjà sur un tas de ruines. Garde-les pour toi, je t’en prie… Garde le peu que tu as ! Qui peut en faire autant pour toi ? Pas même ceux qui ont le mérite d’être sensibles à ta cause. Tout ce que l’on tente de t’envoyer est détourné, détruit à la douane… Et alors que le dilemme consiste plutôt à savoir comment te faire parvenir des vivres, à toi, mon petit chou, tu te prépares à envoyer ton petit paquet comme si de rien n’était… Comme si c’était logique. Et après tout ça le serait, dans le monde que tu t’imagines. Or, nous sommes loin de cette réalité là…
Mais comment assimiler le surréalisme tragicomique de ce geste ? Alors que toi-même tu n’as rien, et que la communauté internationale a vite fait de t’oublier dès qu’elle le peut, tu empaquettes tes quelques jouets de fortune afin d’en faire don à cet enfant que tu as vu sur un écran… Mais cet enfant, c’est toi… Cet écran n’est que le miroir flatteur d’une réalité que tu ne connais que trop. Cloîtré derrière ton mur, tu ne t’en rends presque plus compte, car le poids de la presse n’est plus de ton côté, et ton visage n’apparaît plus à l’écran depuis bien longtemps, depuis si longtemps que tu deviens toi-même victime de cette désinformation, jusqu’à en oublier la gravité de ton sort, tombé dans l’ordinaire le plus révoltant qui soit, dans l’impunité la plus ostentatoire qu’il soit donné de connaître, car ça, pour être connue, elle l’est. Quant à être reconnue, c’est une autre histoire.
Je te vois amasser ce que tu peux et solliciter tes amis à participer à ta petite collecte, et cela me crève le cœur de voir ta bonté naïve se diriger vers la misère des autres. Car la tienne, je dois le dire, non pas que je veuille que tu t’en aperçoives trop tôt, car tu as le temps d’une vie pour sentir le feu de la répression monter en toi, mais la tienne, mon amour, est la plus injuste qui soit, celle-ci n’étant non pas due au hasard malheureux d’une catastrophe naturelle, mais à la colonisation illégale de ton territoire, à la dépossession cruelle de tout un peuple. À l’extermination ouvertement perpétrée de tout un pays.
C’est ta vie qu’on t’a volée. C’est ton histoire qu’on a effacée à coup de bombes provenant d’un État où la foi fait étrangement soi-disant loi.
Or habituellement, lorsqu’un crime est commis et que l’assassin est reconnu, on se doit de l’arrêter. Mais je t’apprendrai que parfois, certains pays outrepassent allégrement la décence de toute loi sans que personne ne fasse leur procès. Dans de tels cas, il arrive quelquefois que justice soit faite bien plus tard, quand le massacre arrive à terme…
Je pense ici que l’on peut sans retenue parler de génocide. Tu ne sais pas ce que veut dire « génocide » ? Tu le sauras bien assez vite. Tu ne sais pas ce qu’est un camp de concentration ? Regarde autour de toi.
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