| de Stéphane Akoa
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Les pluies sont là qui verdurent les aridités de la ville et des collines autour. Un autre Cameroun, loin de beaucoup de ces choses qui vont l'ordinaire quotidien des urbains du monde moderne. Pour manger et boire les propositions abondent, nombreuses dans un genre local. Quelques chaises jetées autour d'une table dans l'arrière-cour d'une maison. Qui attire clients et clientes à la nuit qui tombe.
La bière descend par hectolitres dans les gosiers que l'on croirait secs comme des mayos au mois d'avril… c'est une évidence camerounaise me direz-vous… les brochettes de viande [succulente, fondante, épicée… loin des folies européennes] assurent le nécessaire apport en calories. Ce sont les cousines des soyas que l'on déguste, non, dévore, à la Briqu', ce quartier de Yaoundé fameux pour ses bouchers ! Le rendez-vous des buveurs/mangeurs est à Domayo, artère rectiligne à la réputation coquine bordée, dans un souci d'équilibre alternatif, de bars et de braseros, les uns pour la boisson, les autres pour le manger.
Quand la nuit avance les gens qui ont dans les poches quelques F CFA de plus que la moyenne font mouvement vers le Mizao, hôtel de la catégorie Novotel, vestige d'un programme de l'ère Ahidjo qui visait à doter de structures hôtelières d'un rang acceptable les grandes villes de province… une autre époque secouée, aujourd'hui en ces temps qu'étouffe la crise, par des retours nostalgiques [retours comme on dit remontée de bile, amère sensation qui vous serre la gorge. Les difficultés du quotidien camerounais poussent les oublieux à repeindre en rose les caveaux de l'Histoire…] mais revenons à cette nuit qui approche à grands pas chaloupés, les hanches pleines de belles promesses… donc je disais que les hommes évoluent vers ce lieu qui offre le double avantage de proposer un bar autour d'une piscine… [j'entends d'ici les commentaires : "le gars veut nous dire que la vie est dure à Marqua alors qu'il s'offre, sous le ciel étoilé, des vodka-martini, affalé sur une banquette au bord d'une piscine… dans une contrée exotique où le thermomètre titre à 25° même à 22 heures !"] une piscine oui et encore oui, c'est vrai, plus une possibilité de compagnie féminine composée pour l'essentiel de belles enturbannées, parfumées et maquillées, audacieux compromis entre la fille de joie aux atours vulgaires et la femme soumise des clichés qui courent sur le monde musulman ! Autres charmes de l'Afrique…
Je suis obligé de reconnaître qu'il n'y a pas vraiment d'effort à fournir [du côté masculin] : seul, vous êtez très vite l'objet de sollicitations qui pourraient flatter tous les ego en mal de réconfort. Les regards, puis, très vite, les gestes vous portent du rang de simple inconnu, anonyme indifférencié dans la foule d'un samedi après-midi sur la Place Bellecour [ô Lyon quand tu nous tiens !] au statut envié d'Apollon, l'Unique, la classe désinvolte de James Bond et le quelque chose en plus de… Rocco Siffredi ! Le narrateur tient à préciser ici, à cet instant du récit, que les références utilisées ci-dessus servent uniquement à illustrer son propos et il se refuse donc à toute comparaison avec ces icônes [sauf, bien entendu, si elles sont à son avantage !!] Le contact se fait très vite et très simplement. Les termes de l'échange sont connus : il a le fric, elle a besoin de fric de beaucoup de fric [les pagnes, les parfums, le maquillage et… le mobile phone, il faut des sous !] On parlera d'échange, de commerce. Un corps à corps contre quelques billets. Du Sud au Nord le principe reste identique.
C'est le Cameroun ! Une société de consommation, hommes mariés qui délaissent épouse et enfants pour frotter leur couenne bedonnante contre les corps fermes de ces accortes demoiselles, les hommes qui consomment du plaisir, de la jeunesse, et ces jeunes femmes qui rêvent de confort matériel sans oser songer un seul instant qu'il est possible d'obtenir des revenus avec un métier et un salaire régulier, qui mendient les CFA dans les poches des autres pour satisfaire leurs besoins de consommation… La première étape de cette négociation doit conduire cet "attelage" d'un soir vers un lieu pour danser [et boire encore !]. Le Mizao propose la seule boîte de nuit convenable de la ville. Je précise "convenable", car il existe à Maroua d'autres espaces dansables que la clim' défaillante a transformé en sauna : les interminables séries de dombolo [les musiciens zaïrois n'étant pas soumis aux contraintes de MTV et du format 3'' 30 , leurs chansons durent souvent plus d'un quart d'heure] et les cadences effrénées du mapouka changent les corps en sueur ! Rares instants. Les loisirs ordinaires des urbains d'occident nous sont refusés.
La Fnac la plus proche est à environ 6 000 km ! Mais [compensation très maigre] il y a un kiosque à journaux qui déborde de tout… objet donc de mes visites les plus fréquentes ! On relève aussi l'existence d'une salle [plutôt sale] de cinéma qui programme des films, certes, mais ce vocable pouvant servir à désigner foule de choses je préfère considérer, sans vouloir faire insulte à ceux qui ont commis ces machins en images qui bougent, que les produits cinématographiques ici diffusés ne méritent pas vraiment le titre d'œuvre. Cependant je fais la promesse de trouver un soir le courage d'assister à une séance dans ce cinéma inferno ! Et je déclencherai ma balise Argos ou mon GPS pour faciliter les recherches… La vie va. D'un pas si lent que l'on pourrait croire tranquille. Il y a ici une nonchalance qui contraste furieusement avec le tumulte yaoundéen. Un tempo piano qui enveloppe le temps et les hommes qui passent.
Quand s'annonce la nuit, devant les maisons, dans les rues de sable, s'allongent hommes, femmes ou enfants, groupes d'amis et familles, sur des nattes ou des couvertures, pour deviser, rire ou, tout, simplement, regarder, sans mot ni bruit, s'éteindre les lumières du jour… cette activité contemplative occupe, il me semble, une part importante du temps marouanéen : la position couchée est pratiquée par toute la population de la cité. Constante horizontalité des mœurs, qui commence de l'ordinaire musulman [on mange assis et on prie…] pour s'égarer vers le coquin [Domayo et autres lieux de stupre]. L'architecture de la ville reprend cet élément : rares, en effet, sont les bâtiments dressés sur deux niveaux ou plus ! Les maisons d'habitations s'étalent en dédales aux murs de terre. On y tient tout juste débout, comme pour signifier la vanité de cette posture. Au centre de la concession, un espace à vivre. La cour est le lieu commun. Elle reçoit la famille et ceux qui la visitent, on y mange, on y dort aussi, quand la saison chaude laisse monter le thermomètre et que les intérieurs deviennent des fours.
La cour est un lieu de partage. Dans le quartier de Pitoare, les habitations modernes de ceux dont les poches pèsent de beaucoup de CFA ont des jardins immenses. Souvent plus vastes qu'un vrai terrain de foot ! Et les habitations modernes ont aussi des pièces rafraîchies par des climatiseurs. Paradoxe. On pourrait, dans ces demeures, à l'extérieur, accueillir des tribus entières, co-épouses et dizaine d'enfants. Mais la modernité apporte, à l'intérieur, les conditions d'un confort satisfaisant, pour que l'on délaisse, chez ces gens-là, le dehors… La richesse est cachée. Ou du moins montrée par les murs imposants qui encerclent les maisons de ceux que l'on devine riches. On comprend le niveau de réussite d'un individu à la taille et aux ornements du portail qui donne accès à sa maison. Maroua est une ville discrète ou tout le monde sait tout sur les autres. On cache sa femme. On exhibe sa maîtresse. On cloître l'épousée. On vagabonde avec les petites. Précision du narrateur qui entend les cris d'orfraie des lecteurs au visage pâle chasseurs [c'est récent mais pas négligeable] de pédophiles : le terme petite est utilisé dans le vocabulaire camfranglais pour désigner une demoiselle aux charmes courbes.
Elle est libre [de mœurs]. La petite n'est donc pas une mineure. Dans la réalité, la petite se donne en partage à trois mâles : l'amoureux [réciprocité des sentiments, violons et balades au soleil couchant la main dans la main… mais vivre d'amour et d'eau fraîche…], le sponsor garnit du porte-monnaie et de la bedaine qui finance les caprices de la yoyette et, par ricochet les découverts du yo [l'eau fraîche pour les belles plantes…] et le gratteur [l'amant, celui dont la contribution se limite à quelques épisodiques mais appréciées performances sexuelles dans un principe de compensation qui veut que l'amoureux, poète, étudiant en sociologie et philosophe tout le reste du temps cause plus qu'il ne cause d'émois et que le fonctionnaire aux chairs embaumées de tous les alcools, whisky, bières, piquettes, avalés, mélangés a, depuis trop longtemps déjà, dépassé l'âge du turbo, sa mécanique, en dépit de révisions nombreuses augmentées d'apport répétés en plantes aux vertus jumelles à celles que l'on donne au Viagra, se comportant comme un diesel poussif à l'assaut d'un raidillon classé col de première catégorie !]. Petite précision.
Dans la précision. Le gratteur n'est pas obligatoirement singulier. En fonction des appétits et des vides à… combler, la petite peut avoir besoin des services de plusieurs gratteurs. En économie libérale cela s'appelle diversifier ses sources d'approvisionnement ou éviter les abus de position dominante. [mais pour les exposés théoriques sur la question des lois anti-monopoles, je vous renvoie à l'une des dernières parutions de Courrier International…] Marché ouvert. La petite donc occupe les loisirs de l'homme quand il quitte son bureau ou sa boutique, dans cet intervalle de temps précieux avant qu'il ne retourne dans son foyer, de 18 heures à… 1 heure du mat' !! Tandis que l'épousée noie son attente devant la télé qui diffuse une télénovela brésilienne. Juliette sans Roméo chanteur sous son balcon. [de toutes les façons les maisons de Maroua n'ont pas de balcons]. Dans la maison vide de père les plus jeunes des enfants chahutent.
Se disputent les manettes de la console Play Station. Dans l'insouciance. Tandis que la fille aînée voit poindre sa féminité et arriver le moment où un ami du père, négociant en riz, viendra, armé de mains calleuses d'analphabète caresser ses joues pourpres pour l'emporter avant que les fruits de l'adolescence ne soient mûrs. Le mariage arrive vite. Et le divorce tout de suite après. Nombreuses sont les jeunes femmes qui, à l'approche des 20 ans, quittent époux et co-épouses, pour reprendre le chemin de leur vie. Avec un enfant ou plus. Faute d'instruction, les solutions sont réduites pour gagner un repas, le prix d'une chambre à louer dans un quartier triste, des sous pour rire un peu… alors, on traque les mâles et leurs bourses ! Retour à la case départ. La fabrique de désespoir livre tous les jours son lot de jeunes femmes en déshérence, amazones chasseresses ou proies.
Les rôles sont à la fois confus et réciproques : dans l'instant de la relation les partenaires, même occasionnels, changent plusieurs fois de posture, dominent ou sont dominés, trompeurs ou trompés… dans un mouvement qui, au final, est, très certainement, un match nul.
Définitivement. Cercle vicieux. Qui vous fouette.
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 | (1 commentaire)
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|  | Texte chaleureux, époustouflant et très réaliste.Le langage est flamboyant, le style, c' est du dandy surréaliste et très accrocheur. L'expression est électrique et les mots taquinent l'esprit, fouettent les nerfs et réchauffent l'imagination comme le soleil en plein harmattan.Je dis bravo à l'auteur car il a trouvé sa voie. Et vive l'avenir de la littérature camerounaise!
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