La nuit déborde de bruits. Des conversations entre animaux, les échos lointains de fêtes ambiancées, des familles qui se disputent, des véhicules hors d'âge qui passent... un monde s'éveille. Qui se substitue aux heures de soleil et de lumière, comme une récompense offerte à ceux qui ont survécu aux affres d'une infernale journée ! Le bar devient la vie.
On abandonne le costume élimé, usé par trop de bousculades dans les files d'attente. La chemise dont on devine qu'elle fut blanche, autrefois, porte maintenant de larges motifs en auréoles. Témoignage en sueur des efforts consentis la journée durant. Cette chemise au col serré par une cravate (c'est du moins ce qu'il nous semble, cravate, ficelle ou corde au cou, comment les distinguer ?) forme avec l'homme un couple étrange. Il se tenait droit, avant. Elle a beaucoup servi : mariages, enterrements, remises de médailles, elle a été de toutes les occasions, celles où l'on s'amuse, celles où l'on pleure et depuis le temps, elle ne fait plus très bien la différence entre les deux.
Et d'ailleurs pourquoi faire la différence désormais ?
Comme lui, cette chemise a vécu... c'est sans doute la dernière qui reste accrochée dans son placard. La dernière illusion. Lui, l'ancien contractuel d'administration qui a épuisé 30 ans de son existence au Service Timbres Ronds et Tampons de la Sous-Direction des Enveloppes Non-Étiquetées du Ministère du Recouvrement des Taxes-jamais-collectées-mais-dont-il-faut-aujourd'hui-faire-semblant-de-s'occuper-sinon-le-FMI-sera-très-fâché ... Quand il sera allongé à la morgue, à son tour, ses amis, sa famille feront l'effort de lui acheter une chemise, belle et plutôt chère, pour qu'il soit beau, dans son cercueil. Une chemise dont il aurait pu être fier.
Saison sèche. Rouge et sèche. De la pension espérée, du mandat annoncé, seuls quelques billets froissés remplissent à peine le fonds d'une poche. Rentrer maintenant à la maison est une pure folie. Affronter la colère de son épouse (en réalité il en a même eu 4, quand il était "l'homme bien" de son village et que les pères se disputaient le privilège de lui apporter leurs filles mais les temps ont changé, l'argent devenu rare l'amour s'en est allé, femmes et enfants avec... seule est restée Marquisette, la première) :
- Fainéant ! Tu as passé toute la journée dehors et tu reviens bredouille ! Les poches vides ! Vaurien ! Tu es foiré et tu me fais pitié ! Et puis je vais faire comment même pour aller au marché ?!
Combat perdu d'avance. Où trouver alors les bons arguments pour riposter à une telle attaque ?! C'est inutile d'oser croire que l'on peut l'emporter : éviter l'adversaire et ne revenir au foyer conjugal qu'au creux de la nuit... c'est ça même ! Je suis trop malin ! Bon, on va au bar, on "casse" quelques bières... ça guérit le palu et ça donne du courage... puis on reviendra dire à madame de quel bois on se chauffe ! Si elle regimbe, je la corrige sale et mal ! C'est vrai qu'il ne faut pas non plus que je tape trop fort : depuis qu'ils ont créé ce fameux "comité contre les violences faites aux femmes", dès que tu cries un peu fort dans ta maison (quoi de plus normal quand la sauce est trop salée), elles vont au commissariat pour porter plainte ! Et on peut même venir te menotter chez toi, au vu et au su de tous tes voisins ! Quelle honte ! Non il faut savoir bien jouer : si tu corriges ta femme en pleine nuit, elle pleure et alors ?! Tout le monde va croire que c'est parce que tu l'as tcha avec son amant ! Qui va donc aller à la Police ?! Et puis, de toutes les façons l'homme est fatigué. Las. Des coups il en a donné. Il en a reçu aussi. Beaucoup.
Et si battre encore sa femme de temps en temps lui permet de croire (mais est-il vraiment dupe ?) qu'il est un homme, c'est épuisant... Direction le bar. La salle est obscure. Un néon en grève alternée jette une lumière bleue épisodique sur les clients. Un ampli (c'est du moins la fonction définie à l'origine par son concepteur mais son utilisation équatoriale s'apparente plutôt à un crachement tuberculeux) agace les oreilles de sons qu'il est difficile d'identifier. Par référence au lieu on suppose que c'est de la musique, dombolo et bikutsi, il me semble...
De toutes les façons, supposer c'est tout ce qu'il est raisonnable de faire ! Je crois que les murs ont connu la peinture jadis. C'était le temps d'avant. Le temps d'il y a longtemps. Maintenant il ne reste que les marques des doigts (pour essuyer l'huile des beignets, la surface d'un mur c'est utile), des bouts d'affiches, les traces de la vie qui est passée par là... Il y a, au fond, un miroir devant lequel dansent les gazelles dans une étrange répétition du mythe narcissique, comme pour signifier que la seule image qu'elles acceptent de regarder en face, c'est elles-mêmes ! Rien ne doit s'immiscer entre elles et leurs reflets... D'improbables chiottes peuvent recevoir quelques visiteurs à la vessie qui déborde. Pour les affaires d'un autre niveau il est préférable de s'armer d'une bonne dose d'inconscience ou de faire montre d'un sacré sens de la retenue ! Les lieux sont toujours équipés de façon très sommaire.
Du moins, on suppose, si l'on en juge aux vestiges repérables, ici et là, qu'ils ont été aménagés pour un usage dans les meilleures conditions de confort et de tranquillité. Depuis, la porte a cessé de fermer, la tuyauterie a cédé, libérant à jets continus, suffisamment d'eau pour transformer la pièce en reproduction de Venise et vos chaussures en gondoles ! Mais les clients, il faut le dire, s'en foutent. Les esthètes ne sortent pas la nuit à Yaoundé. Les murs sont faits pour tenir la charpente qui supporte le toit sous lequel on va boire, boire et boire encore ! Alors les chochoteries de décorateur... Des femmes, jeunes ou qui l'ont été, ajustées dans des robes trop étroites, affirment leurs formes callipyges sous les yeux embués des types. La vente est ouverte.
Il y a le loyer de la semaine à payer, l'enfant malade, la note du cybercafé et des heures passées devant un écran à échanger d'érotiques promesses avec de virtuels partenaires qui s'affichent, jeunes, beaux et riches, protégés qu'ils sont par l'anonymat des mailles de la Toile. Les quelques heures de la nuit vont aider à trouver l'apporteur de fonds. Les filles ici sont encore plus contraintes par la rationalité économique. Pour une poignée de Francs CFA, un homme et une femme échangent leur mal-être. Commerce du désespoir. Le bar est le lieu de tous les échanges. L'homme à la chemise usée s'est fondu dans la masse de ses semblables. Il va conter son malheur à d'autres qui, à leur tour, conteront leurs malheurs. On réconforte ses désillusions au récit des désillusions de ses contemporains. Le bar est la dernière escale pour ceux de la confrérie des chemises usées... Et puis il y en a de plus jeunes.
Qui ont déjà fini leur vie avant de l'avoir commencé. Ils ne seront jamais contractuels d'administration... ils n'auront jamais de chemises usées, ni de compagnons aux chemises usées pour, la nuit, dans les bars, écluser des bières... Non, les bières ils les boivent comme ça, comme les autres, à pleines gorgées, ils boivent et boivent encore... pour noyer les misères de la vie. Pas de boulot, pas les bons numéros au tiercé. Et cette femme, épousée il y a dix ans et vingt kilos de moins qui, aujourd'hui, entre sa marmaille et ses marmites, lui crie dessus du matin au... Non !! Le regard qui se pose avec insistance sur les courbes molles de la femme est une invitation. Elle l'a vu.
L'affaire est acceptable. Il est moins vieux que l'homme à la chemise usée. Plus vigoureux à satisfaire, sans doute, aussi, mais la déontologie n'interdit pas le plaisir ! Maintenant il faut s'approcher. Ni trop vite. Ne pas lui montrer que l'on a faim. Ni pas assez. Ce serait bête de se faire souffler le marché par une copine ! L'individu accueille le sourire carnassier de la demoiselle. Le contact est anodin. Ce sont les mêmes mots. Toujours. Cette effarante banalité des amants qui habillent de convenance stéréotypée une histoire dont ils connaissent déjà l'issue. Mais ils ne quitteront pas le bar tout de suite : boire quelques bières ensemble, cela crée des liens, l'illusion d'une complicité !
Croire que l'on a quelque chose à se dire alors qu'en réalité on a juste envie de "faire" quelque chose ensemble ! L'homme anticipe en pensée, les galipettes à venir ! La femme réévalue, une fois encore, une fois de plus, réévalue encore son budget... elle n'a rien oublié ? Ah si ! Les mensualités pour le congélateur ! Elle doit encore 10 000, ce mois-ci... Cela fait une sacré somme : il ne pourra pas tout donner en une seule fois ! Elle devra accepter deux rendez-vous ou trois... cela suffira ! La fréquence des rencontres au-delà de la première nuit est variable. Aucun code ne détermine ce qui doit se passer ensuite... Si les deux partenaires trouvent un accord, s'attribuent une place dans leur liste d'amants (ou liste de diffusion de maladie mortelle sexuellement transmissible, le port du caoutchouc étant trop souvent facultatif...) et de partenaires occasionnels respectifs, ils recommenceront. La musique monte. Le bar, ce refuge de bruits et de fureur, se mue en arène où se font face femmes et hommes, souris peu inquiètes d'être croquées par les matous !
Entre elle et lui l'enjeu est simple : dans une relation a priori corrompue par le matérialisme, retarder le plus longtemps possible l'instant ou l'irrationalité des sentiments l'emportera (ce qui est inévitable pour des individus abreuvés des images niaises des soaps brésiliens) pour épuiser toutes les audaces des sens ! Elle est juste à côté de lui. (dans le "dispositif communicationnel" yaoundéen, les deux locuteurs, à une table, ne prennent jamais place l'un en face de l'autre mais toujours l'un à côté de l'autre). Les paroles commentent des choses sans importance. Les phrases sont aussi abondantes que le vide qu'elles portent. Le nombre ne signifie rien. Il faut occuper le temps et surtout ne pas montrer que l'on est pressé d'aller à l'essentiel ! La nuit yaoundéenne est longue. Celui qui la traverse goûte chaque instant avec volupté. Non seulement parce qu'il sait que le retour du soleil signifie aussi le retour des emmerdes mais aussi parce que le champ des possibles qui s'ouvre donne au moment une valeur double ! La musique (ou du moins ce qu'il faut considérer ainsi) appelle les couples à la danse.
Les rondeurs molles de la femme quittent la chaise qu'elles écrasaient pour s'aventurer au centre de la salle, une sorte de no man's land vide, à cet instant, de toute présence humaine. Les rondeurs s'ébrouent, s'agitent, au tempo cadencé d'une chanson venue de Kinshasa... d'autres rondeurs se joignent à elles, qui occupent désormais tout l'espace. Les mâles prétendants à quelques approches trouvent avec peine un chemin vers les corps des Vénus botticelliennes !! Les volumes s'écrasent les uns contre les autres. Les mains partent à la découverte des formes en sueur... Les décolletés des robes laissent entrevoir, entre les seins, des touffes de poils ! Charme suprême. Une pilosité abondante est vraiment un atout, ici, pour une femme ! La nuit des légendes africaines est le royaume des esprits. Ce qui s'explique tout à fait aisément si l'on considère les quantités d'alcool ingurgitées... Les hommes et les femmes deviennent des ombres. Il n'y a quasiment pas d'éclairage urbain dans les rues de Yaoundé.
Quelques réverbères borgnes sont les témoins désabusés des ces étreintes furtives entre amants. Rien pour les dénoncer. La technique se fait complice des turpitudes des individus ! À défaut d'un local confortable (l'épouse de l'homme attend, d'un côté ; les enfants de la femme attendent de l'autre côté), ils trouveront refuge dans une ruelle sombre ! L'homme à la chemise usée prend avec lenteur la mesure de son désarroi : ses compagnons d'infortune ont renoncé, l'un après l'autre, à rejoindre le bout de la nuit en avalant des litres de bière. Seul, il titube vers la sortie du bar... Le trottoir est encombré de braseros sur lesquels des "mamans" font griller des poissons et des plantains. Le prix de ce bonheur épicé est ridiculement bas quand on le rapporte au plaisir qu'il procure en bouche !
Les mains défont des morceaux de chair, les plongent dans la sauce pimentée, les posent sur la langue... la mastication est lente. Pour ne perdre aucune saveur, pour retrouver chaque condiment... un bout de banane plantain suit le même chemin ! Cette dégustation est l'ultime satisfaction du noctambule ! À ce moment le scénario des dernières heures de la nuit est déjà écrit : seul, il rentrera définitivement bredouille, accompagné, il ne lui reste alors plus qu'à précipiter le mouvement vers un dialogue horizontal ! L'homme a la chemise usée entreprend le chemin du retour... il retrouve les rues au bitume tout neuf encadrées de maisons aux façades ravalées à la chaux, coquetterie dérisoire imposée par le Sommet Afrique-France de janvier dernier... il esquive quelques contrôles de sécurité, les derniers à cette heure, car la fréquentation des types armés, casqués, bornés et voraces ne lui a jamais vraiment bien réussi !
Ses poches sont vides.
Sa carte d'identité est froissée d'avoir tellement été manipulée, triturée par tous les fonctionnaires qu'il affronte, d'un bureau à l'autre, dans sa quête des arriérés de salaire que l'État lui doit. À chaque fois les mêmes gestes, ces mains moites qui, dans un mouvement nonchalant agitent le petit rectangle cartonné :
- donc vous êtes le dénommé Ntsama Bikoé Augustin Socrate Chrysostome ?! Né vers 1945 à Nkolmeyang, agent de l'État ?! Vous voulez quoi ?!
Cette question ?! Mais je veux mon argent ! Vous le savez bien que c'est mon argent que je viens demander ! Comme tout ceux qui sont passés dans ce bureau depuis ce matin, comme tout ceux qui attendent dehors... des mendiants officiels qui viennent pour les miettes du festin tandis que les "grands" roulent dans de gros 4x4 climatisés, habitent de somptueuses villas au luxe insolent dans les beaux quartiers, visitent l'Europe chaque été, envoient leurs enfants aux États-Unis pour l'université, ont des maîtresses capricieuses aux corps de liane qu'ils couvrent de baisers... les serviteurs de l'État se servent... L'argent décide des hiérarchies. Les lettres n'ont aucun poids face aux chiffres.
Les lois, les codes, les bons et les méchants sont déterminés par la richesse. Et quand on n'a rien il faut fermer sa gueule ! L'homme à la chemise usée rentre la tête basse chez lui. Le manteau de la nuit glisse sur ses épaules voûtées. La fatigue anesthésie son corps. Il n'aura pas la force, cette fois, de lever la main sur sa femme... la bière a quelques effets positifs pour l'harmonie dans les couples de Yaoundé ! Sa maison s'approche. Couverte d'un toit de tôle comme toutes les habitations de la ville, elle joue des coudes avec les maisons voisines. La pression foncière (en fait, une très inégale répartition des terrains constructibles) impose dans notre belle capitale que les uns habitent contre les autres... ce qui offre l'avantage de partager avec celles et ceux de votre entourage bruits (du soupir de la copulation à la gueulante de la querelle) et odeurs (de cuisine ou de chiottes), un commun patrimoine qui forge les souvenirs ! La sphère intime n'existe pas.
Tout est à la fois à soi et à autrui. Communauté par la contrainte. Le yaoundéen vit dans la promiscuité le jour comme la nuit. On passe notre temps à se frotter les uns contre les autres. Les maisonnées des quartiers populaires débordent d'adultes et d'enfants, et dans les chambrées ont partage à plusieurs lits ou matelas, la circulation en voiture n'est que froissement de carrosseries... l'accès à la banque (les jours de paie), au stade (les jours des matches des Lions Indomptables), sont l'occasion de bousculades monstres et, quand tombe la nuit, les hommes et les femmes partent à la recherche de corps à corps ! Les illusions sentimentales sont balayées. Les demoiselles ici font des efforts pathétiques pour ressembler à des amoureuses romantiques et vous disent "je t'aime"... avant même d'avoir décliné leur identité ! Tout est factice.
Il n'y a aucune conversation. Elle répète sans les comprendre les mots entendus l'autre soir à la télé, une soupe à l'eau de rose diffusée par la CRTV, quand Espéranza disait à Don Carlos : "ah je voudrais que toi et moi, année après année on se couvre de bonjours renouvelés, jour après jour on se découvre des passions inexplorées, seconde après seconde on entrouvre une merveilleuse éternité !"... dit avec l'accent de Mvog Ada ça douche un peu ! Tu devrais avaler un bon verre de vin palme, jeune fille, pour les fusibles qui sautent c'est bigrement efficace !
Dans la posture amoureuse de la yaoundéenne, la déclaration est proposée comme un sésame qui ouvre les portes à la relation et précipite sa faisabilité... il est tout à fait inutile de chercher à découvrir l'autre, de prendre le temps de comprendre une trajectoire de vie, de trouver un vocabulaire partagé pour déterminer des objectifs communs... on dit à l'autre son amour et... tout bonnement, il vous l'accorde (il n'y a que des gens sincères dans ce bas-monde !)... ce qui découle sur un schéma vraiment simpliste : la femme accepte de se soumettre à un homme, repasse ses chemises, passe de la cuisine à son lit (pour lui faire de beaux enfants qu'elle torchera, soignera, élèvera...) tandis que le maître de maison bosse, rapporte de l'argent (beaucoup, c'est mieux, pour acheter robes, bijoux et pompes) et décompresse, les soirs, dans les bars, en se pressant contre de rondes matrones.
La nuit cesse d'être bruyante. Un rideau de silence fait coupure avant qu'une autre bande son ne prenne le relais. Il est 5 heures, Yaoundé s'éveille.
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