Nous, corps déchiquetés, poussiérisés, broyés, mâchés, pulvérisés, fracassés par la magnitude de force 7, sommes sans mansuétude. Nous, vieux chiffons encombrants et précipitamment enfouis sous terre ou brûlés comme des pneus hors d’usage, nous piquerons constamment vos narines, monterons au-dessus de vos caboches comme des fumeroles gonflées de rancœur. Nous, volutes pestilentielles aux ondoiements hallucinogènes, dansant dans la moindre pénombre la danse du tourment, ne lâcherons pas prise. Promis, mon général !
D’où vient notre décision ? Vous avez plié et ne vous êtes jamais relevé comme les roseaux qui courent la lagune et peuplent votre terre. Quel buste droit, quel rang défendez-vous ? Jadis, au milieu du grand tumulte, expulsés d’une Afrique sans boussole, coupés de la conversation ancestrale, des hommes et des femmes ont assisté croisé le fer avec le colosse gaulois. Au cœur des plantations au feuillage abondant et qui lacérait les corps de la négraille, il y eut de braves types à la peau tannée, brûlée, mais résistante au broyage. Longtemps, des têtes hautes affrontèrent l’orage et le désespoir, les cyclones et les yankees. Vous les connaissez, vous ne pouvez les ignorer ! Le legs de ces rebelles est un seul cri : dignité ! Depuis, que s’est-il passé ?
Nous savons que la révolution gauloise corrigea, certes, le crime de lèse-humanité et supprima le joug. Mais voilà qu’à peine aboli, le vieil ordre et les vieilles pourritures refirent surface pour restreindre, pour abaisser, pour tordre et pour extorquer des fonds haïtiens sous l’habillage d’un inique impôt.
Nous revient le portrait d’un Haïtien : le général Thomas Alexandre Dumas, le père de l’auteur des Trois mousquetaires et de Georges. Victorieux sur des fronts réputés ingagnables, victorieux en Egypte, il fut néanmoins disgracié après la bataille des Pyramides pour avoir affirmé qu’il était « au service de la nation et non dévolu à un homme ». Napoléon perçait déjà sous Bonaparte. L’ombrageux Corse, furieux, livra « le Diable noir » aux Napolitains. Ces derniers n’eurent en tête que de retirer à cette force de la nature, l’énergie qui le rendit invincible à la tête des armées des Alpes, du Piémont, de l’Ouest, des Pyrénées Orientales, bref, partout où le devoir l’appelait. Vous connaissez la suite. Les Napolitains l’empoisonnèrent à petites doses comme on sectionne, à coups de petites limes, les jarrets d’un cheval d’orgueil. Le centaure s’en tira ; surmontant privations et empoisonnements, bravant les mauvais traitements infligés par ceux qu’il avait naguère mis en déroute et qui se vengeaient sur un combattant trahi par les siens. Il sortit de l’enfer, affaibli, et s’installa à Villers-Cotterêts.
Le comble, oh somnolents, oh pagayeurs sans rames, fut que Napoléon ayant rétabli l’esclavage sous le Consulat, fit mine de tirer le général Thomas Dumas de sa retraite pour l’envoyer restaurer ledit esclavage à Saint Domingue ! L’Honneur fait homme déclina la grotesque promotion. Combien parmi vous l’eussent rejetée ? Allons, vos ventres se rassasieront-ils jamais pour ne suivre que le commandement de la justice et de l’honneur ? Aux actes, babillards, aux actes ! Voilà le défi. Ne vous semble-t-il pas plus doux de frapper que de guérir ? Que le pays tombe sous un nouveau joug, encore plus infâme et qui a pour nom la mendicité publique, cela vous ôterait-il le sommeil ? Nous le savons, tout vous paraît acceptable car vous ne vous voyez qu’en zombies ou en pantins aux mains de puissances sans visage. Regardez donc les gesticulations indécentes de la « guenillocratie » qui court les ruelles, qui attend, les yeux au ciel, que les oiseaux de fer américains lancent poulets et french fries !
Miroirs, oh miroirs, montrez donc ces yeux amers, ces mains implorant un visa derrière les grilles de l’ambassade canadienne qui elle a tenu le choc sismique. Montrez ces yeux glauques d’Haïtiens, des yeux brouillés par l’amertume, tripoteurs de l’avachissement général, colorés par la lueur de folie qui congèle le cerveau, qui brise toute ambition de dignité et de résistance à l’affaissement général. Un peuple n’est peuple que lorsqu’il s’extrait, par lui-même, des étaux de la misère, de la gabegie, de la bouffonnerie, de la soumission aux affabulations mystiques et aux grimaces des forces surnaturelles ! Pensez aux souffrances de Louverture sous les griffes terribles du froid au château de Joux surplombant la cluse de Pontarlier, dans le Doubs ! Il y meurt de nouveau sous la pierre du tragique et du comique que vos mouvements désordonnés produisent.
C’est pour quoi, nos troupes, charbonneuses et chaque jour grandissantes, soldatesque spectrale et méchante, promèneront nos corps fracassés, nos êtres écrabouillés, sous vos tentes onusiennes. Barack O. est bien gentil, mais ce pays n’est pas la Nouvelle Orléans. Que ceux qui veulent s’endormir ou qui glosent sur nos capacités à construire ce qui a été brisé, sachent que nous viendrons faire magnitude force 7 jusque dans vos sommeils. Nous hurlerons : « Qui est responsable de notre calamité ? » Inutile de vous égosiller et de verser dans les habituelles contorsions qui vous rendent pathétiques. Réfléchissez ! Réfléchissez, nom d’un chien ! Votre phénoménale imagination, votre puissance d’enfantement du juste monde, votre expérience du désastre, votre capacité à déchirer le ciel forment un ensemble capable d’enrichir l’uranium dont notre Caraïbe a besoin pour être radieuse et prospère. Mais nous avons échoué, échoué dans la crique des destins emmurés.
Comprenez bien que seuls nos corps pulvérisés sont à plaindre, maintenant que vous rebroussez chemin et quittez Port-au-Prince comme une armée qui se débande. Dîtes-vous bien que nos âmes suppliciées hanteront les vivants. Nous surgirons du grand gouffre pour vous puer au visage, vous rotez au nez, vous crier d’abréger vos jacasseries, de cesser le contournement de l’obstacle, d’arrêter de brouiller la lumière du jour au moyen de nos corps incendiés et transformés en fumeroles. Assez de pétrir la pâte médiocre et d'ériger des statues sans voix et sans socles-béton ! À quoi sert le titre de Première république noire si on noircit en permanence la chose publique ? Enfin, chers affamés de tout, ne prenez plus la porte du monde dans la figure, mais montrez au monde que « la négraille peut véritablement être debout et libre »…
Nous vous donnons donc rendez-vous À l’angle des rues parallèles, selon l'expression de Gary Victor. Soyez présents !
Sinon, il n’y aura pas de mansuétude après la magnitude. Notre colère sera terrifiante et vous prendra pour cible, prendra pour cible le Dahomey abonné à l’impuissance comme à l’insouciance. Nous n’aurons aucune bienveillance pour toutes les têtes baissées-brisées, pour tous les becs picoreurs de la graine des soumis ! Nous, corps carbonisés, n’avons plus rien à perdre depuis que nous savons que le ciel est un mensonge qui nous a laissés tomber si bas, si profond dans les ténèbres sans fin.
Eugène Ebodé
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